Le pull-over rouge de Gilles Perrault

Editions Ramsay - 440 pages
Littérature française
Christian Ranucci, 22 ans, a été guillotiné le 28 juillet 1976 à 4 h 13 dans la cour de la prison marseillaise des Baumettes. Était-il coupable ou innocent ?
Quatrième de couverture.
MON AVIS :
Ce livre est avant tout l'histoire d’une contre-enquête. Celle qu'a mené l'auteur dans l'affaire Christian Ranucci, accusé d'avoir tué une fillette, Marie-Dolorès Rambla, dans les années 1970. Un coupable idéal malgré une reconstitution troublante et des faits contestés. Malgré l'existence de ce pull-over rouge qui n'a vraisemblablement jamais appartenu à l'accusé, retrouvé sur les lieux du crime, malgré l'identification de l'auteur réel par le jeune frère de la fillette etc.
Entre symbole de l'erreur judiciaire et chronique d'un meurtre annoncé, Le pull-over-rouge retrace l'histoire d'une affaire qui a déchaîné les passions, remis en cause la peine de mort et trouvé son aboutissement dans la négation même de l'homme.
Un récit très documenté, troublant et fort, porté par une écriture fluide et un plan logique. Gilles Perrault, avocat de formation, met en lumière le doute, démontre l'impossible sans jamais parvenir à une conclusion parfaite... Un roman incroyable qui parvient avec recul et sincérité à poser les jalons nécessaires à une justice sereine, à distiller le doute et à nous pousser à l'éternelle interrogation.

L'opinion publique, Christian Ranucci : deux aveugles fonçant l'un vers l'autre sur une autoroute, convaincus qu'aucun obstacle ne peut se présenter.
La collision fera un mort.
L'exécution du 28 juillet 1976 n'a pas seulement amputé Héloïse Mathon de son avenir : elle a remodelé son passé. De toute existence, il est plusieurs lectures possibles. De celle-ci, il n'en est désormais qu'une seule. Mme Mathon, jusqu'à sa mort, ne sera plus que la mère d'un enfant guillotiné, et elle évoque sa vie comme s'il avait été écrit dès le jour de sa naissance que son destin se résumerait à mettre au monde Christian, à l'élever, à l'aimer, puis à le perdre.
Dans la vie courante, tout le monde dit "mon auto" ou "ma voiture", mais le lecteur aura déjà remarqué qu'un homme interrogé ne saurait parler que de son "véhicule", de même qu'il ne dira pas avoir vu "quelqu'un" mais "un individu". Mlle Di Marino porte le procédé à une sorte de perfection : enchaînant avec brio les clichés et le jargon juridico-administratif, elle fait tant et si bien qu'un lecteur non averti ne pourrait en aucun cas deviner que c'est un jeune niçois de vingt ans qui est censé parler. Mais ce vocabulaire emprunté au double sens du terme n'est certes pas innocent. Mlle Di Marino fait ainsi dire à la suite à Christian : "... c'est avec cette voiture que j'ai causé un accident qui a immédiatement précédé le moment où j'ai égorgé la fillette. Je viens de résumer l'essentiel des faits, je consens maintenant à donner des détails supplémentaires.
On ne peut, à la lecture, se défendre d'un sentiment d'exaspération indignée envers celui qui, après avoir "résumé l'essentiel des faits", dont l'égorgement d'une fillette, "consent" à donner des détails supplémentaires. La froideur des mots induit la froideur de celui qui est censé les avoir prononcés, et à l'heure de la délibération du jury, la relecture de certaines phrases peut déclencher des réactions décisives. Mais le juré persuadé à juste titre que "le style, c'est l'homme" ne sait pas qu'en matière judiciaire, le style, c'est le policier ou le juge d'instruction.
Vous aviez vingt ans au moment des faits. Votre âge m'émeut : c'est presque le mien. Ranucci, je ne supporte pas de suivre avec vous ce terrible chemin. Je voudrais que vous me disiez que vous avez fait cela, et puis que nous essayions ensemble de comprendre comment est morte une enfant de huit ans. Mais ne restez pas ainsi, Ranucci, je vous en conjure : implorez votre pardon, dites quelque chose, parlez ! ...
Ce moment était grand, et toute l'assistance le sentit, suspendue aux lèvres de ce jeune homme à la chevelure taillée en crinière léonine, à l'oeil étincelant, qui ajoute aux prestiges de la beauté physique un immense pouvoir de sympathie. Ainsi celui qui avait reçu en partage tous les dons tendait-il une main fraternelle à celui que le destin contraire avait écrasé ; c'était la jeunesse qui interpellait la jeunesse ; c'était la vie qui suppliait l'accusé d'écarter d'un mot, d'un geste, l'ombre de la mort qui commençait de l'envelopper ; c'était la voix chargée d'évoquer l'enfant martyrisée qui s'élevait pour convoquer la pitié dans cette salle grondante de ressentiment, devant ce public rassemblé pour une curée - bloc de haine qui vacillait soudain sur sa base parce qu'aucune assemblée humaine ne résistera à une voix transcendée par l'éloquence.
Tout pouvait basculer.
Christian Ranucci, figé dans son box, ne cilla pas, ne broncha point.
La péroraison fut à la même hauteur :
- Je veux que Ranucci se souvienne de son crime, de la mort de Marie-Dolorès, forme éternelle de l'innocence, je veux pour lui un chagrin et un repentir qui ne finissent jamais.
Avec cette dernière phrase, l'avocat de la partie civile refusait la peine de mort.
Quittant la barre pour se rapprocher des jurés, il leur dit : "Juger sur les apparences, c'est se faire bourreau." Puis, le doigt pointé sur les fenêtres derrières lesquelles montait la rumeur ignoble, il fustigea "l'opinion publique qui frappe à la porte de cette salle", citant le mot célèbre de Me Moro-Giafferi : "Elle est une prostituée qui tire le juge par la manche. Il faut la chasser de nos prétoires. Lorsqu'elle entre par une porte, la justice sort par l'autre.
